25 Juilet 2011 (suite et fin)
Je demande au réceptionniste comment rejoindre le Monastere de St-Catherine, a l’Est du pays. Il existe un bus direct mais je voudrais etre sur de l’horaire.
Il me dit alors qu’il vaut mieux aller directement a la station prendre le ticket en préision pour demain. Lui et son frere travaillent dans l’hostel.
Il est plus de 23h, ils viennent de finir leur travail et souhaitent rentrer en voiture pour rejoindre leur quartier.
Ils me proposent alors de monter dans leur véhicule pour me déposer juste devant la station.
J’accepte en les remerciant. Il précise que demain, il faudra empreinter une autre route a pied que la leur.
Il fait encore tres chaud. L’un des 2 me réponds : « Cette année, ca va, il fait bon, (37 degres aujourd’hui !!!) normalement, c’est pire ».
Sur le ton de la plaisanterie, il ajoute : « Ca, c’est parce que Moubarak n’est plus la ».
La station est seulement a 10min a pied, mais en voiture, c’est a plus de d’1/2h. Nous sommes coincés dans un carrefour a cause du trafic. Il est 23h30.
L’un des 2 freres parlent tres bien francais. Il a vécu 5 ans en Normandie.
Il me dit alors :
– « En France, c’est pas comme ca a cette heure »
– « Non, meme a Paris, il n’y a pas autant de monde, mais a Paris, c’est la moitié de la population par rapport au Caire »
Il retorque :
– « Ca depend, c’est comme ca l’Egypte : aujourd’hui a 14h, il n’y avait personne ; et hier a 14h, il y avait plein de monde au meme endroit »
– « Mais pourquoi a 23h il y a encore des bouchons »
– « C’est parce que les gens rentrent chez eux, et beaucoup habitent dans le meme quartier »
– « C’est la fin de la journée de travail ? »
– « Pas forcément, y’a pas d’horaire comme en France, on travaille autant qu’on veut, a l’heure qu’on veut »
Ca klaxonne dans tous les sens. La route est tellement bouchée que les motocyclistes empreintent les trottoirs. La plupart possede de superbes (vieilles) Vespa.
On finit par s’en sortir. Ils me déposent devant la station. L’un des 2 me dit :
– « C’est bon, tu sais ou est l’hostel ? »
– » Oui, c’est dans cette direction »
– « Oui, c’est gauche, droite puis encore gauche »
– « Hum… (il fait nuit, je vais me planter, c’est sur) »
– « Sinon tu connais le nom de la rue pour demander »
– « Oui c’est Al- Di… El-Dir… »
– « Emad El-Din »
– « Ouai »
Rien a voir avec ma prononciation…
Je pars acheter mon billet puis je rentre a l’hostel, en pleine nuit.
Absolument aucun danger dans les rues du Caire. C’est simple, les capitales ou je me suis senti le plus en sécurité sont toutes celles de pays a majorité musulmanes : Istanbul, Kuala Lumpur et Jakarta. Le Caire ne déroge pas a la regle.
Finalement, je retrouve ma route assez facilement, grace a des points de reperes : enseignes en francais (beaucoup), travaux de voieries et minarets.
Aujourd’hui marque le jour des 6 mois depuis le début des revendications, commencées le 25 Janvier dernier.
De ce 25 Janvier au 11 fevrier dernier, on a vu des images saisissantes ; les photographes s’en sont donnés a coeur joie pour capturer les slogans des manifestants lors de ces 18 jours : « Moubarak dégage » a t-on pu lire le plus souvent sur les panneaux car elle était a l’epoque la principale revendication. Plus original : » Je suis ingénieur agricole et je suis venu pour arracher Moubarak par ses racines ». Plus fort : « J’avais peur, je suis devenu un égyptien » ou encore le poignant « Pars, ma femme me manque », le tout porté par des visages qui en donnent toute leur force. Il aura fallut 18 jours avant que Moubarak se décide a partir. Et maintenant…
Pourquoi sont-ils toujours Place Tahrir ? :
Les principales revendications des révolutionnaires sont :
– Limoger le gouvernement en place qualifié de contre-révolutionnaires qui contient encore des ministres de l’ancien régime
– Redonner le pouvoir aux civils et préparer de nouvelles élections
– Organiser des proces aux hommes responsables de la mort de révolutionnaires avec a leur tete, le président dechu
– Supprimer le jugement de civils devant la cour militaire
– Accélérer l’épuration de la police et la débarasser des éléments corrompus
– Annuler les lois qui criminalisent les manifestations
– Constituer un fond d’assistance a l’économie nationale
Ces informations, je les ai eu grace a un journal local traduit en francais : l’Hebdo Al-Ahram (citons quand meme la source). Pour toutes ces raisons, les sit-in et les manifestations de la Place Tahrir vont encore durer un bon moment…
Dans la foulée, j’apprends dans le journal (rubrique internationale) que Salvador Allende, apres autopsie, n’a pas été assassiné comme certains le prétendait. Il s’est bien donné la mort le 11 septembre 1973 (cf : Dictature et politique a Santiago). Et oui, on reste connecté meme avec les anciens pays traversés !
26 Janvier 2011
Je pars a pied vers la station. C’est encore les bouchons, et déja une chaleur…
Je quitte le Caire a 11h ce matin dans un bus ponctuel en direction de la Péninsule du Sinai. Je suis le seul étranger a bord.
A l’intérieur, du jeune habillé a la mode au vieillard aux vetements traditionnels. Les femmes sont soit a la mode elles-aussi, soit voilées, soit voilées… integralement.
Quelques jeunes recrues de l’armée se rendent aussi dans le Sinai. Les check-points sont partout…
S’extraire du Caire a pris du temps mais nous voici sur la route.
Je m’endors.
Au réveil, me voila a Suez pour un court arret. A ma droite, j’apercois la mer Rouge. Je me rendors a nouveau avant de me réveiller dans le Sinaï, devant un paysage aride : un désert surmonté de collines rocailleuses de la meme couleur que la terre.
J’arrive en pleine nuit a Al-Milga, le village le plus proche du Monastere Sainte-Catherine. L’hostel est a 2,5kms de l’arret de bus. C’est tout droit, allons-y a pied.
Je dépose mes affaires dans la chambre vetuste avant me rendre a nouveau au centre de la ville, pour entrer dans un petit restaurant. Il fait tres doux a présent. Personne ne se trouve a l’intérieur ; tout le monde a préferé rester dehors.
On joue aux dominos en fumant le narguilet sous cette nuit etoilée, loin de la tumultueuse ville du Caire. Les égyptiens fument beaucoup. Peut-etre pour compenser : pas d’alcool pour les musulmans.
2 personnes s’approchent de moi. Surement un pere et son fils, habillés tous les 2 en tenue traditionnelle. Ils sont souriants.
Le pere ne parle pas anglais. C’est le fils qui fait la traduction :
– « Salam aleikum »
– « Maleik… sala…….hello ! »
– « Etes-vous musulman ? »
– « Non »
– « Quelle est votre religion ? »
– « Je n’en ai pas »
– « Vous n’en avez pas ? » sur le ton de l’étonnement
– « En quoi croyez-vous ? »
La, j’ai failli répondre « en moi, et c’est déja pas mal quand on a décidé de faire un tour du monde », mais j’ai préféré dire :
– « Rien »
– « Jamais vous ne vous posez des questions sur qui a crée le monde ? »
Le pere poursuit :
– « Il y a un Dieu dans ce monde. Allah nous a tout donné »
Et c’est tout… Ils m’ont parlé calmement pour ces quelques phrases avant de me serrer la main et de s’en aller lentement. Je pensais qu’ils serais plus insistants, mais ils estiment avoir dit l’essentiel, et en toute sereinité. Peut-etre espérait-il que je sois musulman. Va savoir…
27 Juillet 2011
Je n’arrive pas a dormir. Hier, j’ai demandé au réceptionniste si il etait possible d’obtenir un ventilateur, il m’a répondu :
– « Non, mon ami, il fait froid la nuit »
Certes, on est a 1500m d’altitude, mais ca ne se ressent pas tellement durant la nuit.
Il est 5h du matin et j’étouffe a l’intérieur de cette chambre. Je dois aller faire un tour dans la « fraicheur » matinale : 25 degres…
Je n’avais absolument rien vu hier soir, mais je suis au beau milieu d’une terre entourée de montagne aride. Le décor est superbe.
J’escalde un peu pour prendre en photo l’hostel, qui est plus un campement-ferme avec quelques chambres a disposition :

Il est 10h, le réceptionniste me dit de me dépecher si je veux voir l’intérieur du monastere : ca ferme a midi.
25 minutes a pied sous un soleil de plomb et me voici a l’intérieur. Le monastere se visite assez rapidemment d’autant plus que toutes les portes ne sont pas libres d’acces : 20 moines grecs orthodoxes y vivent toute l’année.
C’est l’un des plus anciens monasteres au monde encore en activité (milieu du Ier siecle apres JC). Le Sinaï devenant tres vite une terre arabe et profondément musulmane, ce monastere reste l’exception comme étant encore aujourd’hui le foyer du Christianisme sur toute la Péninsule.
Au passage, on appelle « coptes » les Chrétiens d’Egypte. Dans le vieux Caire, il y a tout un quartier Copte, principalement des églises orthodoxes (datant de l’époque greco-egyptienne), mais on compte aussi quelques églises coptes catholiques et coptes évangéliques.
Pour ma part, c’est la 1ere fois que j’entre dans un monastere orthodoxe. Et ca n’aura pas été en Grece.
Je suis parti un peu tard de l’hostel donc aujourd’hui, on va pas faire comme Moïse, on va plutot s’attaquer a une montagne plus petite, d’ou l’on aura une belle vue.

Je retrouve une chose que j’apprécie toujours autant : le silence !



Le gérant m’interroge :
– « Tu viens du Caire ? »
– « Oui »
– « Comment c’est ? »
– « Chaud »
– » Tu etais Place Tahrir ? »
– « A 300m de la place »
– « Tu n’es pas allé dedans ? »
– « Non, je ne savais pas trop quoi faire »
– « La révolution ! » me dit-il en souriant
Je lui réponds avec le meme sourire :
– « C’est la votre, pas la mienne »
– « C’est vrai. Moi j’étais Place Tahrir »
– « Un couple m’a dit qu’ils controlent les passeports pour tous les étrangers. On est pas vraiment les bienvenus »
– « Oui mais tu n’aurais pas eu de probleme »
– « Oui je sais »
– « Si tu es israélien, tu aurais eu des problemes »
– « Pourquoi, vous avez des problemes avec les israéliens ? »
– « Oui »
– « Encore maintenant ? »
– Ecoute, ils tuent les palestiniens musulmans tous les jours. Pour moi, c’est comme s’ils tuaient mes freres »
– « Justement le couple que j’ai rencontré dans la rue, c’etait des israéliens »
– Et ils n’ont pas eu de problemes »
– « Non… je suis arrivé au Caire le jour ou il y a eu des violences au Ministere de la Défense… »
– » Oui avec l’armée, mais ca s’est calmé maintenant »
– « Oui, ils sont tous revenus Place Tahrir. Je n’ai rien vu du tout. C’était aussi le jour de l’anniversaire de la révolution de 1952 »
– « Oui » dit-il en acquiescant avec un grand sourire, comme si on lui rappelait un bon souvenir
L’air pensif, il finit par me demander une derniere chose :
– « Et votre révolution a vous, elle était quand ?… »

