Terre Rouge (5eme partie)

30 Janvier 2011

Journee detente et piscine avec les habitues du backpacker.
Le manque de sommeil et les douleurs et courbatures dues au boulot commencaient a s’accumuler.
Je decide quand meme de prendre le velo pour faire un petit tour en ville.
Sur le chemin du retour, je m’arrete devant cette pancarte ; je passais devant elle sans vraiment m’y attarder : Ankerre Ankerre. C’est le nom du terrain vague en face du backpacker, propriete et lieu sacre pour les aborigenes. Je m’interroge. Je me dis qu’il est impensable de quitter Alice Springs et l’Australie sans avoir tous les tenants et aboutissants sur la question aborigene.

C’est décidé, demain, je pars en savoir plus.

31 Janvier 2011

Je me rends au Araluen Cultural Precinct pour decouvrir la culture Arrernte (le peuple aborigene d’Alice Springs et des ses alentours) et l’histoire de Mparntwe (le nom aborigene d’Alice Springs).

 

aborigene

Generation(s) volée(s)
A l’arrivee de la Premiere Flotte, 300000 aborigenes vivaient sur le sol australien.
A l’epoque, les soldats anglais etaient loin d’avoir le dessus tellement l’endroit etait inhospitalier : insolation, faim, les forcats reconvertis en colons etaient demoralises par l’exil.
Les aborigenes, quant a eux, connaissaient leur ile sur le bout des doigts. Plusieurs tribus locales s’associerent meme pour faire face a l’envahisseur durant une bonne dizaine d’annees.
Mais les tribus s’etendaient sur tout le territoire, et leur multitude de langages differents les empecherent de former un front uni contre les anglais.
Des fusils contre des lances, les lois de la guerre sont indiscutables : victoire finalement ecrasante des colons.
Certains aborigenes survecurent grace aux missions locales. D’autres furent embauches dans les fermes et devinrent, contre toute attente, d’excellents cavaliers et gardiens de betail, habilles comme les anglais et coiffes de l’Akubra – le chapeau typique, qu’on appelle vulgairement « chapeau de cow-boy » – .
Les aborigenes permirent aussi aux pionniers de traverser, a dos de chameaux, les immenses deserts, en devenant des guides hors pair.
Manque de main-d’oeuvre, inhospitalite du territoire, les aborigenes devinrent indispensables au developpement et a la prosperite economique de l’ile.
Pour autant, le chemin fut long avant que le mot « egalite » soit sur toutes les levres.
Durant 30 ans jusque dans les annees 60, une politique consista a enlever les bebes a leur mere pour le placer dans des familles blanches ; en esperant que la generation suivante ait tout oublié de ses origines. C’est ce qu’on a appelé la « generation volée ».
Mais depuis plus de 40 ans, les lois s’accumulent en leur faveur : retrocession des terres revendiquees, nationalite australienne pleine et entiere, creation d’un drapeau aborigene : les australiens ne nient plus leur passé et finissent par accepter le fait que les terres, a leur arrivee, n’etaient pas vierges.
C’est ainsi que depuis 1998, le National Sorry Day (Journee Nationale du pardon) fut institué pour faire connaitre la Generation Volée ainsi que les mauvais traitements infligés aux aborigenes durant 200 ans.

Dans ce musee, je ne constate pas forcement une culture propre a l’Arrernte.
Par le passé, et encore aujourd’hui, des australiens blancs ont oeuvrés pour que la culture et l’art aborigene ne s’eteignent pas : traditions, cultes, peinture, quelque soit la region geographique.
La peinture aborigene est facilement reconnaissable : c’est essentiellement du dot-painting (peinture par points).

Dot-painting

Il s’agissait aussi de mettre au gout du jour d’autres formes de peintures : le wood-painting (peinture sur bois) ; sand-painting (peinture sur sable) ; body-painting (peinture sur le corps) a l’occasion de fetes et rituels sacrés.

Certains « non-natifs » s’amusent aussi a utiliser cette technique de dot-painting : subtile melange entre art contemporain et art tribal.

Et l’habitat ?
En toute honneteté, je n’ai trouvé aucune information la-dessus dans ce musee, ni ailleurs.
D’apres mes propres recherches, il est tres precaire ; parfois en pierre, mais tres souvent en bois. Il n’en subsiste plus grand chose. Ils vivaient essentiellement comme des semi-nomades dans leurs propres terres ; et meme si aujourd’hui, la grande majorite des indigenes se sont sedentarisés, ils reproduisent plus ou moins cette facon de vivre en habitant dehors ou sous les ponts, comme a Alice Springs.
Je precise tout de meme que les aborigenes reellement integres dans la societe (a Alice Springs comme dans les grandes villes) possedent une villa comme n’importe quel autre australien.

Je rentre au backpacker.

1er Fevrier 2011

Mon billet pour le musee est valable 2 jours. J’en profite.

Je reprends le velo pour m’y rendre a nouveau. Sur le chemin, je vois un nombre impressionnant d’aborigenes regroupés autour du centre d’indemnités. C’est le 1er jour du mois et les aborigenes touchent leurs allocations mensuelles (les « dommages et interets » versés par les non-natifs). La somme est plutot importante, mais la boisson alcoolisée reste la source principale de dépense…

L’Australie d’aujourd’hui
Le fait que l’Australie ait ouvert ses portes aux autres nationalités (asiatiques, africains…) a-t-elle favorisé l’integration des aborigenes en tant que minorités ?
Pas vraiment. Il y aura toujours une difference entre natifs et non-natifs. La population blanche se sent tantot redevable et compatissante ; tantot elle se prend a les detester au plus haut point, en sachant notamment que les taxes prelevées servent a payer leur alcool (consequence des vols et des degradations dans la ville), veritable fléau.

On peut aussi percevoir de la rancoeur de la part des aborigenes envers les non-natifs.
Julien, qui travaille au centre commercial, m’explique qu’un aborigene s’est fait arreté par un agent de la securité apres avoir volé un produit. Pour se justifier, l’aborigene ne cessait de repeter : « Tu n’as rien a me dire, tu es sur ma terre ».

Les initiatives d’integration se multiplient, la cohabitation reste la seule et unique alternative.

A gauche, le drapeau australien ; au mileu, le drapeau du Northern Territory ; a droite, le drapeau aborigene (le rouge pour la terre ; le noir pour le peuple aborigene ; le disque jaune, le soleil, source de vie)

L’Araluen Cultural Precinct se compose egalement d’un musee dedie a l’Aviation.
Le Central Australian Museum met en lumiere les pionniers de l’outback et la creation du 1er aeroport d’Alice Springs.
Des 1921, a Alice Springs, 2 contrats sont signés : le 1er est un contrat de service postal :

Connellan Airways – La 1ere compagnie d’aviation du Northern Territory
Un des tout premiers avions postaux

Le 2eme contrat fut signes avec le Royal Flying Doctor Service :

Un des 1ers avions du Royal Flying Doctor Service

Ce qui me donne une idee pour une partie de l’apres-midi de demain.

Nous passons la soiree a la pizzeria. Tous les aborigenes qu’on croise sur la route sentent l’alcool. On les entend crier

2 Fevrier 2011

Il a legerement plu hier mais aujourd’hui, des trombes d’eau se sont abattues sur la region d’Alice Springs. Le ciel est gris, on entre dans la flood season (la saison des inondations).
Fevrier est toujours le pire des mois dans le Red Centre. Entre 2 averses, je prends le velo pour me rendre au Royal Flying Doctor Service.

L’idee est venue d’un reverend, John Flynn : pouvoir apporter un secours medical n’importe ou dans l’outback dans un rayon de plusieurs centaines de kilometres. La meilleure facon de couvrir autant de distance : l’avion.

Aujourd’hui, et pour la majorite des gens isolés, le Royal Flying Doctor Service est devenu leur medecin de famille. Les consultations sont faites dans l’avion, au sol.

« Lorsque vous demarrez une idee, rien ne peut l’arreter » – A qui le dis-tu…

3 Fevrier 2011

1 jour. 1 musee.
Je me rends aujourd’hui au Alice Springs School of the Air : l’Ecole de l’Air d’Alice Springs.
L’isolement dans l’outback a genere un autre besoin : l’education.
C’est un organisme d’enseignement specialement cree pour les enfants de l’outback.
Au depart, c’etait la radio qui assurait les cours. Desormais, avec le developpement d’Internet et de la webcam peu de temps apres, les enfants assistent aux cours crees a Alice Springs et retransmis en direct dans une bonne partie de l’outback ; couvrant une superficie de 1300000 kilometres carres ( 2 fois 1/2 la superfie de la France).
Le seul critere pour integrer l’Ecole est d’habiter a plus de 50 kilometres d’une ecole municipale. Je vois la carte du territoire australien : ce qu’ils aiment appeler « la plus grande salle de classe au monde » regroupent 140 eleves ages de 4 ans 1/2 a 14 ans. Fermes isolées (il n’est pas rare qu’un fermier soit proprietaire d’une terre aussi vaste qu’un petit pays d’Europe), installations touristiques, communautés aborigenes, parcs nationaux… les enfants sont eparpillés dans tout l’outback.
Le plus eloignée est une fillette habitant a 1225 kilometres d’Alice Springs !
L’ecole fournit tout le materiel : satellite, informatique, programme scolaire. Tout doit etre restitué en fin d’etude, au moment ou l’enfant est en age de partir du foyer pour un internat, dans une grande ville.

Toutes mes visites dans ces differents endroits de la ville mettent en avant une chose :  la determination des australiens a vouloir vivre (ou survivre) dans l’outback, loin de tout ; et ils y sont parvenus.

De retour au backpacker, le ciel se couvre, puis se decouvre, puis se couvre a nouveau.
Les restes de l’ouragan Yasi, ayant touché le Nord du Queensland avant-hier approche du Red Centre. Tempete Force 1 prevue pour bientot.

Ciel menacant sur Alice Springs

4 Fevrier 2011

Je me leve a 3h50. 6 day-off et aujourd’hui, c’est parti pour un nouveau tour. La pluie entraine inevitablement un declin de l’activite touristique et ca ne m’est plus vraiment rentable de continuer a travailler durant ce mois pluvieux de fevrier. Qu’importe, je quitte l’Australie dans quelques jours, quoiqu’il arrive.

J’embarque avec Sheldon. Blond, les cheveux longs attachés en queue de cheval, quelque peu excentrique : il crie souvent sans raison. Sympas quand meme. Par contre, c’est le pire accent que j’ai rencontre jusque la : INCOMPREHENSIBLE !!! Un veritable « aussie » (argot pour definir les australiens) !

La journee est plutot chaude : 39 degres sur Yulara.
Je suis dans une autre salle commune. Sur le mur est affiché une carte de repartition des tribus aborigenes en Australie.
Je prends la peine de la photographier pour que vous jugiez par vous-memes :

Une couleur par tribus. Plus de 250 peuples et 400 dialectes differents…

On comprend a present pourquoi les aborigenes ne sont pas parvenus a s’unir pour repousser l’envahisseur.

 

reve

Le Temps du Reve
Pour les Aborigenes, ce sont leurs ancetres qui creerent le monde et toute forme de vie sur Terre : hommes, animaux, montagnes, vallees…
Puis les ancetres retomberent dans le sommeil, ne subsistant que leur esprit telle une force eternelle, influencant les phenomenes naturels, les naissances…
A leurs yeux, chaque personne, animal ou plante possede 2 ames ; l’une immortelle, l’autre mortelle. Cette derniere tombe dans l’oubli pour laisser place a l’ame immortelle, qui retourne au site sacré.
Chaque aborigene a le devoir de proteger son site – et donc ses ancetres – en suivant des rituels tels que la musique, le chant, la danse et la peinture.
Voila pourquoi les aborigenes responsables du site d’Uluru (pour n’en citer qu’un), en viennent a se faire du mal envers eux-memes lorsque survient un incident ou une degradation causée par les touristes osant encore (pour certains) gravir ce rocher : leur rituel n’ont pas ete suffisamment entendu pour eviter l’incident et leur devoir de protection n’a pas ete accompli.

Sur Yulara, le ciel continue a se couvrir, puis se decouvrir a nouveau. Ca reste tres instable. J’apprends par la radio qu’Alice Springs est sous la pluie en cette fin d’apres-midi.
Je suis a 500 kms au sud-ouest. C’est pour cette nuit…

5 Fevrier 2011

Finalement, une pluie pas si abondante que ca ; mais neanmoins, un gros coup de vent, suffisamment important pour m’improviser paysagiste et balayer toutes les feuilles accumulees autour des tentes.

Les touristes sont au nombre de 10 et pour la 1ere fois, les enfants sont de la partie. 2 petits danois bien elevés, et ca change toute l’atmosphere d’un groupe.

Pour autant, une fois arrivé a Kings Canyon, quelque chose s’installe, une chose qui s’immisce dans tous les boulots, en France comme en Australie. Ou qu’on aille, finalement, on la trouve ; c’est vicieux parce que ca s’approche de vous lentement puis ca s’agrippe pour s’installer durablement. J’ai nommé : la routine !
Effectivement, meme si je fais de l’itinerant durant ces 3 jours, j’ai deja acquis en 1 mois tous les automatismes. On s’arrete aux memes endroits, et je fais exactement la meme chose. Ce n’est plus possible. Avant que ca n’agisse sur mon comportement, je dois mettre un terme a ce travail. Officiellement, parce que ce n’est plus rentable de travailler avec autant de jours de repos entre 2 tours ; officieusement, parce que le mauvais temps s’installe dans le Red Centre, que mon vol est booké depuis longtemps, que les comptes sont au vert, et surtout, parce que je dois poursuivre mon voyage, evidemment ! Je verrais pour une « demission a l’amiable ».

La pluie reprend de plus belle sur Kings Canyon.

6 Fevrier 2011

Il continue de pleuvoir.
Je me leve vers 4h50 pour le petit dejeuner. Je trouve un petit scorpion dans l’evier.
Je crois que c’est le dernier animal qu’il manquait dans ma collection. Il partira pour un long voyage dans les canalisations…

Les touristes partent en excursion, finalement ecourtée de plusieurs heures.
On est passé de 33 degres hier, a 24 degres aujourd’hui. Je n’avais encore jamais rencontré une temperature aussi basse dans le Red Centre.

Les touristes apprennent que le 4eme jour de tour est annulé a cause de la pluie, deja bien installée.
Dans tous les cas, aujourd’hui etait mon dernier jour de tour et mon dernier jour de travail chez Adventure Tours. Je rends bientot mon tablier. C’est le cas de le dire.

Je rentre au backpacker. Il pleut encore des cordes.

7 Fevrier 2011

Pluie. Accalmie. Pluie. Accalmie.
Je passe cette fin de matinee et une bonne partie de l’apres-midi a vous ecrire ces quelques lignes.

Des bises a tous. On se retrouve au sommet !

3 réflexions sur « Terre Rouge (5eme partie) »

  1. Bonjour
    2eme message pour te dire que nous suivons toujours ton périple avec assiduité….
    Ton récit est super interessant aussi dès que le mail arrive sur l’ecran…on se pose quelque instants pour suivre ton aventure…
    Merci de nous ballader aussi loin!
    Au plaisir
    Bonne route
    Le printemps pointe le bout de son nez sur notre totem le Puy de dome…(17 cet aprem c’est loin de ton climat mais bien agréable chez nous)
    Jean-Paul Mialou

  2. pauvre petit scorpion…ça va?! bon, l’aventure australienne s’arrête bientôt alors..? seulement 24°? tu es bien a plaindre héhé..bon, le barroudeur, j’attends avec impatience ta prochaine destination
    tchuss!

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